Renoncer à l’émancipation

De temps en temps, il m’arrive le soir d’allumer ma télé vers 20 heures pour assister aux débats organisés par Elisabeth Quin dans le cadre de son émission « 28 minutes », sur Arte.

Le 14 octobre je tombe sur un sujet tournant autour de la prostitution et de la pénalisation du client.

Loin de moi de reprendre ce brûlant débat ; et pourtant…

L’une des invitées du jour était Nathalie Heinich, sociologue spécialiste de l’art et de l’identité féminine représentée à travers la littérature et le cinéma. C’est sans doute à ce titre qu’elle était invitée. Face à une ancienne prostituée et un représentant d’association d’aide aux prostituées, elle défendait la cause de la légalisation du contrat de prostitution, pour reprendre là les termes de Carole Pateman[i] arguant que la prostitution consiste finalement en un échange de service entre adultes consentants… ce qui évidemment faisaient bondir l’ancienne prostituée et le représentant de l’association de défense des prostituées. Cela obligea Nathalie Heinich à modifier son argumentaire ignorant de la réalité des personnes vivant la prostitution au quotidien, dans leur corps. Car c’est bien de corps qu’il s’agit et plus encore puisque le corps n’est pas une partie de nous même, mais nous, moi, tant qu’il reste intègre ou entier. C’est parce qu’il a été attaqué et morcelé que ce corps devient partie, monnayable et échangeable… Ce qui renvoie à la question de l’identité de la prostituée, son histoire. Il me semble que c’est une façon de rompre l’aliénation dont elle est l’objet et de la reconnaître comme une personne.

Nathalie Heinich tente donc de se rattraper en sortant de sa perruque l’idée d’un « consentement contraint »… quesaco ?  Ce pétard mouillé est un accroc à toutes les théories du contrat qui reposent sur l’idée d’un consentement éclairé entre adultes… jolie fable là aussi. Ce qu’elle reconnaît en nous affirmant benoîtement qu’on ne peut libérer le consentement de la contrainte sous peine de menacer d’écroulement notre société. Ouf ! nous voilà sauvé ! l’ordre peut régner…

Voilà finalement ce que je retiens de ce débat : que nous devons renoncer à l’émancipation, afin de maintenir l’ordre social qui permet à notre société de tenir. Il nous faut arrêter de rêver à notre libération et toutes à autres lunes révolutionnaires pour s’en tenir à la réalité sociale, montagne infranchissable.

Et quid du viol, finalement. On en revient à la conception de J.J. Rousseau[ii] qui estimait que si personne n’était venu à votre secours c’est que vous n’aviez pas crié assez fort et donc que vous étiez consentante…

Ce refus de l’émancipation me semble particulièrement choquant tant dans son cynisme, que dans la réalité qu’elle révèle et qu’elle scelle comme inopérable. Faudrait-il s’accommoder de l’absence de tout espoir d’améliorer notre environnement ? Il me semble que cette idée du « consentement contraint » remet en cause les fondements de notre société et signe la fin de notre histoire, pour paraphraser… Pouvons nous nous passer d’un projet émancipateur ? D’un ordre moral qui soit fondé sur l’acceptation d’un ordre inique ? Les notions de biens et de mal, de bon et de mauvais, doivent-elle s’effacer devant celles du réel, de l’échange et du profit ?

Mais j’en oublie presque l’essentiel du sujet… Peut-être parce que nous sommes pour l’instant resté avec un « homme dans notre tête », du côté du point de vue des hommes :

je remarque que tout au long de ce débat portant sur le « client » de la prostituée, il n’est jamais abordé la question du point de vue de ce « client », qui est un homme, quelque soit le sexe de la prostituée, qui paye pour se livrer à un acte sexuel, tant il est vrai que la prostitution concerne les femmes ou leurs assimilées, jamais les hommes, les vrais. De leur côté, de leur point de vue, pas de problème, tout va bien, rien à débattre, merci.

D’ailleurs, il ne s’agit pas d’hommes, mais de « clients », bel euphémisme qui permet de gommer la réalité de l’acte sexuel qui s’opère entre une femme, le plus souvent, et un homme, contre de l’argent.

« Qui conçoit même l’idée de vendre son corps ? La condition préalable de ce geste est une aliénation de son propre corps. » écrit Michaela Huber. Elle poursuit : « Vous devez imaginer qu’il faut se laisser pénétrer, encore et encore. Il faut l’avoir pratiqué, ou on ne peut pas le faire. On laisse derrière soi une simple coquille qui peut encore passer par certains mouvements, certains gestes. »[iii]

Comme si cela était inimaginable pour les « clients »,

Comme s’ils ne pouvaient se satisfaire seul,

Comme si l’acte sexuel était un service,

Comme si l’acte sexuel pouvait être isolé, différencié, discriminé de toutes autres relations interpersonnelles et ainsi monnayé,

Comme si la relation de service ainsi instaurée entre un homme qui paye et une femme qui sert était somme toute normale,

Comme si l’un et l’autre étaient consentants…

Nathalie Hénich reconnaît finalement que l’un est plus consentant que l’autre et qu’il nous faut accepter cette asymétrie de pouvoir comme une composante essentielle de notre société… et tant pis pour celles et ceux qui sont du côté des assujettis. Il faut qu’ils mesurent la grandeur de leur sacrifice permettant à notre société de se maintenir en ordre.

[i] le Contrat sexuel, Editions la découverte, Paris, 2010

[ii] dans Emile ou de l’éducation, 1762.

[iii] https://delphysyllepse.wordpress.com/

Du respect de la femme

Au journal de France Inter, ce matin j’entends une partie du discours que le président de la république a prononcé dimanche 7 octobre 2012, à la suite de la vague d’arrestation terroriste de la veille :

« Si nous voulons être vigilants, si nous voulons être efficaces dans la lutte contre toutes les dérives, celles qui commencent dans la délinquance, dans le trafic de drogue et qui se terminent dans le passage à l’acte terroriste, nous devons nous rassembler autour de valeurs, de principes, de dignité, d’égalité, de respect de la femme »

Ce lieu n’est pas celui de commenter la politique intérieure de l’état et l’intervention des forces de police mais de discuter du genre ; or cette partie du discours illustre jusqu’à la caricature la problématique du genre, au fondement de notre République.

Carole Pateman, dans « le contrat sexuel », aux éditions la Découverte, fait remarquer que la Fraternité, si chère à notre République, concerne des hommes, à qui elle garantit aussi Liberté, Egalité. Point de femme. Car pour que les hommes puissent être égaux, il faut que les femmes soient écartées du contrat social, mises aux service des hommes par contrat sexuel, assurant pour eux le travail d’entretien quotidien, l’éducation des enfants. Contrat sexuel en ce qu’il permet aux hommes l’accès sexuel exclusif de leurs femmes, et de celles qui ne sont pas sous protection d’un homme, sexuel en ce que ce sont les représentantes du sexe féminin qui sont faites responsables de la reproduction sexuelle et sociale pas le biais de l’entretien de la maison, et de ses habitants, le soin des malades et des vieux. Les femmes ainsi exclues de la citoyenneté, les hommes peuvent alors l’exercer pleinement et entièrement.

Et que dit d’autre notre président, lorsqu’il emploie ce « nous » pour finir sur le respect que « nous devons à la femme » ? Que les femmes ne sont pas comprises dans ce nous.  Que les femmes n’ont pas droit au respect que l’on peut avoir pour nous-même, les hommes s’exprimant par la bouche de M. Le Président de la République en ce « nous » solidaire ; car les hommes ont droit de fait au respect mutuel que les pairs s’accordent entre eux et dont les femmes ne sont pas. « Nous », les hommes, avons droit de facto au respect que nous garantit la République ; Liberté, Egalité, Fraternité nous engage et nous concerne. Ces trois grands principes ne concernent pas les femmes,  puisqu’il faut leur accorder ?! Elle ne font pas partie de la République mais appartiennent aux hommes.

Enfin et pour comble, M. le Président parle de la femme sans même y  mettre un grand F et en faire un respectable symbole, nous réduisant ainsi, la moitié des habitantes de ce pays, ou à peu prêt, à une. Le tout est de savoir la quelle a droit au respect ? Qu’en est ‘il de toutes les autres ?

une histoire de toilettes

Je me suis parfois interrogée sur ma propension, lors d’une visite dans un musée, sur une aire d’autoroute, dans une gare… à me retrouver dans les toilettes de garçons, alors que je suis une fille.

Dois-je subodorer une question d’identité derrière se fait anodin ? C’est vrai que je porte un prénom mixte, qui est aussi celui de mon père, et si je n’ai jamais eu de doute sur mon identité de sexe, celle de genre est plus problématique. Une interprétation psychanalytique hâtive pourrait  déduire une envie du pénis  ou un complexe œdipien mal résolu, sous mon désir d’accomplir des activités masculines, d’être dans les lieux, jusqu’aux plus intimes, que fréquentent les hommes.

Plutôt que de discuter ces notions très discutables et de faire mon autoanalyse ici, je souhaite faire quelques remarques. D’abord sur l’odeur qui règne dans les toilettes pour hommes, qui est du à la nature de leur anatomie, et à leur propension à uriner debout encouragée par la société et la conformation de leurs vêtements, ce qui engendre d’inévitables éclaboussures sur les murs et le sol avoisinant la cuvette. J’y pénètre à chaque fois sans remarquer le petite logo représentant le mâle humain pour m’apercevoir une fois dedans que je ne suis pas là où je devrais être. Parfois, j’y vais sciemment, car il y a toujours plus d’attente chez les femmes que chez les hommes où les sanitaires sont souvent vides quand il y a la queue chez les femmes.  Ce n’est pas un jeu de mot mais peut-être une réponse humiliante à leur prétendue envie de pénis ! Là aussi, la conformation de leurs vêtements, sensés s’accorder à la nature de leur sexe doit être pris en compte. Est-ce la nature du sexe qui dicte de se déshabiller pour pouvoir uriner, de s’accroupir ou de s’assoir, ou la contrainte d’un vêtement qui n’est pas adapté ?

Je me souviens de mes pérégrination du temps ou je travaillais comme agent commercial et arpentais les zones industrielles pour visiter des entreprises. Et mon désespoir quand l’envie devenait trop pressante, de ne trouver de lieu d’aisance où pouvoir la satisfaire en toute intimité, protégée du regard d’autrui. A l’époque le portais certes des jupes, mais aussi collants et culottes. Et mon humiliation en arrivant à l’accueil de l’entreprise visitée, de devoir demander les WC avant le nom de la personne avec qui j’avais rendez-vous.

La question sous-jacente à celle si vulgaire des toilettes pourrait être celle de ma place en ce monde, en tant que je suis femme. Et ce sentiment d’insécurité permanente qu’il y a à être dans un espace publique ; la première des insécurités est celle de devoir se retrouver le cul à l’air pour devoir satisfaire un besoin pourtant si naturel… malgré le grand plaisir que cela peut-être quand c’est fait en toute sécurité. Cette insécurité, des femmes la connaissent encore aujourd’hui, comme ces indoues qui doivent se faufiler à l’aube dans les champs, pour satisfaire leurs besoins, aux risques de rencontres dangereuses, car cette habitude est bien connue. A telle point que la présence de toilettes dans la maison du futur mari  est devenue une cause recevable pour les filles, de refus d’un mariage si souvent imposé.

Je me souviens d’une lecture adolescente et d’un détail dont je n’avais pas compris toute la portée : Claudine à l’école, presque mon homonyme, fait scandale dans sa classe et cousant le fond de sa culotte, alors que ses camarades la laisse fendue. Maligne et contente d’elle : elle n’a besoin que d’une couture pour faire son travail, tandis que les autres s’engagent dans la complexité d’un ourlet plat et des raccords des deux côtés de la fente. A l’époque, je n’ai pas bien compris le scandale de la chose : cette conformation du vêtement oblige à baisser culotte et se mettre les fesses à l’air, mais à  son aspect « progressiste », a priori, puisque cette culotte close pourrait préfigurer les nôtres devenues slip, puis string ou shorty. Ce n’était que le choix d’une paresse ou celui d’un plaisir facilement satisfait de choquer son monde et qui ne raisonne pas plus loin que le bout de sa fente.

Remettons en tête ces femmes d’il y a plus de 100 ans, équipées de culottes fendues et des jupes et jupons allant avec. De ces femmes déambulant dans les cours de ferme, les champs ou sur les marcher, dans les maisons dépourvues de toilettes, et dans les jardins tout proches. Il n’est qu’à s’écarter un petit peu ou sortir dans la cour, se planter là-bas mine de rien et écarter discrètement les jambes… l’affaire est faite.

Claudine/Colette ignorait-elle toutes les fâcheuses conséquences dont nous encombrent cet accessoire vestimentaire à forte portée symbolique, et érotique : Colette raconte cette histoire à l’aube d’un siècle nouveau qui allait être traversé par deux guerres meurtrières et voir s’émanciper, partiellement, les femmes. Le port de la culotte, en temps que symbole vestimentaire masculin, semble être une conquête de liberté, tout comme la pilule, la cigarette ou le droit de se salarier sans le consentement de son mari ou de son père. Mais la culotte n’est que la dépouille d’un pouvoir qui est masculin.

Le problème avec les conquêtes, c’est qu’elles font partie d’un monde qui se décline et se nomme sous un mode guerrier, d’affrontement, ou il y a des gagnant et des perdants, pas d’amis mais des alliés qui peuvent se retourner soudain et se révéler nos ennemis. Et le problème, entre les femmes et la guerre, c’est que nous n’avons pas été formées ni identifiées ou identisées pour être des guerrières, des  gagnantes, on dit maintenant des battantes, mais des victimes, des proies ou des trophées, toujours perdantes de notre liberté d’être nous-mêmes et d’agir en notre propre nom. Ce qui ne veut pas dire, absolument pas, que nous ne puissions pas l’être. Le problème, avec les conquêtes, c’est qu’elles nous emmène sur des territoires qui ne sont pas les nôtres, avec des outils, des armes, qui ne sont pas les nôtres : nous n’avons ni la connaissance du terrain, ni l’entraînement aux armes, aux stratégies et aux discours, nous ignorons le langage et les habitus, le geste et la pratique qui s’acquierent tout au long d’une éducation sexuée,  héréditairement transmis selon que nous sommes femme ou homme, si profondément ancrés qu’elle en deviennent presque « naturelles ».

C’est ainsi que la pilule qui nous a libéré de l’angoisse de l’enfantement non désirée, devient notre piège, en faisant de nous l’objet de l’autre qui n’a plus aucune raison valable de ne pas consentir, si ce n’est notre propre désir si rarement entendable. La pilule est une affaire exclusivement féminine. C’est une évidence, elle ne concerne pas les hommes, tout comme la procréation. Elle fait de nous les désirantes de notre enfant, désormais notre choix avec comme corollaire l’obligation de l’assumer si nous prétendons être responsables.

C’est ainsi que la conquête de la liberté salariale et du compte en banque personnel se transforme en conciliation entre vie professionnelle et vie familiale ne concernant que nous, jamais eux.

C’est ainsi que nous portons des pantalons qui nous permettent de courir plus rapidement et de faire le grand écart entre nos multiples vies, tout en nous rendant plus fragile que jamais à vouloir trop en faire, ou croire que nous le voulons.

GENRE ET CONSTRUCTION DE L’IDENTITÉ À L’ADOLESCENCE

L’identité est ce que les autres posent sur l’individu pour le re-connaître et le nommer. Elle est une relation, un échange, mais aussi un ensemble de représentations qui modèle le psychisme des individus, oriente leurs perceptions en fonction du monde réel et de l’univers symbolique dans lequel ils vivent.
L’adolescence est un moment où s’effectue un remaniement important de l’identité : à la puberté, l’individu atteint sa maturité sexuelle. La sexualité comporte de nombreux enjeux psychiques et sociaux. Evoquer les changements permet de poser le corps sexué au cœur des entretiens
Si on postule que le monde, notre société, a pour fondement la domination masculine, on peut définir le genre comme un système relationnel de normes, de règles, de représentations, qui régissent la vie des individus en utilisant le corps sexué comme identifiant pour les classer sexuellement. Cette séparation permet des attributions de caractères et des espaces/temps différents où situer les individus. Elle leur or-donne de faire et d’être et produit des discriminations.
Pour la société, l’enjeu est sa reproduction. La sexuation et la sexualisation des individus permettent de les inscrire à une place, face à des rôles, des activités, qui assurent sa pérennité. Les individus sont pris dans un conflit où il leur faut intérioriser les injonctions sociales et les faire coïncider avec leurs désirs et leurs affects.