Sexisme ordinaire, suite sans fin…

Ce matin, comme tous les matins, ou presque, je suis à l’écoute de ma radio préférée tout en sirotant mon thé bien chaud.

A nouveau cette pub qui me vrille les oreilles et me sort par les yeux ! Ce doit être une campagne et elle ne doit pas sévir que sur ma radio préférée depuis quelques jours. Ce qui n’est pas une consolation !

Elle met en scène un jeune couple. Le gentil monsieur fait des projets ; la gentille dame s’extasie de son imagination et s’inquiète ; mais où va-t-il trouver les ressources pour réaliser ces projets ? Ou plutôt ses projets, car elle n’est là que pour acquiescer, en faire valoir. Mais grâce à sa banque, bien sûr qui va lui prêter ! Car on se demande à l’entendre, cette gourdasse, comment on peut lui prêter quelque chose, lui faire un minimum confiance… Lui, Il est si mignon, si ingénieux, si sérieux, que finalement, elle lui quémande un baiser qu’il lui accorde, bien sûr, car c’est la seule chose qu’elle mérite, pour avoir bien jouer son rôle de quiche.

Le genre en météo

En ces temps hivernaux, je veille sur mon fils malade, allongé sur le canapé. Fiévreux et affaibli, il n’est pas capable d’autre chose que de regarder la télé où défilent des images lénifiantes. Il s’est branché sur une chaîne enfantine diffusant sans interruption une série  d’animés abrutissants. Je jette moi aussi un coup d’œil, hypnotisée. Arrive l’heure de la météo enfantine. Cela fait longtemps que nous n’avions pas regardé cette chaîne. C’est un personnage animé masculin qui présente le temps qu’il va faire aujourd’hui et le voilà soudain flanqué d’une poupette qui esquisse de gracieuses poses à côté de lui. C’est nouveau. Je crois comprendre que c’est une concession à l’exigence d’une parité télévisuellement correcte. Il faut bien accorder un peu de place aux filles ! A la fin du bulletin, le personnage animé masculin conseille le genre de vêtement à porter pour chaque région de France : « un pantalon et un blouson bien chaud pour les garçons ; une jolie robe et un manteau bien chaud pour les filles » dit le personnage masculin. La météo poursuit son exploration du territoire; c’est toujours le garçon qui parle, tandis que la fille prend des poses à ses côtés. Si les vêtements sont pour tous bien chauds, hiver exige, je remarque que pour les filles la joliesse est de rigueur. Elle me rappelle cette assistante dénudée du magicien, de l’animateur du jeu, du chanteur à succès… et de tout ce qu’il nous montre à être des rôles de chacun, homme ou femme.

Dans le genre louables intentions et remèdes désespérés, il eut été préférable que cette chaîne s’abstienne à voir le résultat pire que la maladie. Car franchement, je préfère leur absence qui permet de tout imaginer d’elles que de voir réduire les filles à l’état de potiches ridicules, mais jolies…

le poids idéal

Depuis quelques jours, à chaque fois que je vais à la gare où dans la petite ville proche de mon domicile, je croise cette affiche où l’on voit croquées deux femmes, jeunes, plutôt mignonnes selon les canons actuelles de la beauté féminine qui ne les veut pas formellement belles pour les paraître plus accessibles, caricaturées ce qu’il faut pour mette en évidence seins pointus, tailles fines et élancées. Elles paraissent deux sœurs, sinon que leur nuance de cheveux, peut-être, est différente, et que l’une porte la blouse blanche et le stéthoscope autour du  cou comme caution de son action et de son sérieux médical, et l’autre un tailleur rose, non point Barbie, mais d’un ton plus foncé… avec une légende : « retrouver votre poids idéal » ! En bas de l’affiche, s’inscrit l’adresse de l’organisme où s’adresser pour réaliser cette action magique.

L’affiche ne le dit pas, mais le suggère ; le poids idéal ne concerne que les femmes, l’idéal masculin à d’autres caractères. Le poids idéal concerne des femmes jeunes et proche des canons que propose cet idéal. On nous montre le résultat désiré de l’action magique proposée. Où poids idéal flirte avec beauté idéal, le tout appartenant au genre féminin idéal.

Le poids tout comme la femme se doit d’être idéal ! Injonction sociale à se conformer à une représentation, qui, comme telle, n’a rien à voir avec la réalité des femmes. L’identité des deux femmes nous apprend que l’idéal ne laisse pas de place à la différence ni à la singularité ; l’idéal est un canon, un ensemble de règles et de formes auxquelles les femmes doivent adhérer et s’approcher. Malheur à celles qui se penchent trop sur ce miroir aux alouettes car l’idéal, en tant que tel, n’est pas fait pour être atteint ni rattraper au risque de perdre alors ses qualités imaginaires pour devenir réalité, toujours décevante car jamais identique à l’idéal. Il les prendra à son piège et les enfermera dans sa tyrannie conformiste et injonctive où elles perdront leur identité propre pour une identité sociale à la poursuite de cet idéal.

les hommes choisissent

Ce matin, une brève annonce sur France Inter, à 6h55 me fait bondir de ma chaise. La journaliste présente une nouvelle enquête prétendue scientifique. Elle raconte que des chercheurs ont présenté à des hommes des portraits de femmes avec différents traits physiques : forme du visage, tailles des traits, couleur des yeux…. et ont découvert ainsi qu’ils choisissaient celles qui leur ressemblent, ce qui ouvriraient de vaste perspectives sur la compréhension des alliances matrimoniales et la préservation des caractéristiques physiques des populations ! La journaliste conclue en relayant la question des scientifiques qui se demandent si ces choix sont typiques aux hommes occidentaux, qu’il faudrait aller le vérifier dans d’autres cultures.

A la décharge des scientifiques, et de la journaliste, il est vrai qu’une brève d’une minute ne permet pas de faire dans la dentelle ! Mais justement, le raccourci opéré pour permettre de présenter la recherche m’interpelle sur :

la rencontre avec l’autre, le blond, la brune, ou plutôt inversement, selon les stéréotypes de genre,

d’ailleurs, les femmes sont des images et l’on pense que face à des femmes réelles, les hommes choisiraient de même,

l’apparence physique serait la base de la relation dont il n’est pas spécifiée qu’elle est sexuelle (hétéro bien sûr) mais sa présentation le laisse à penser, ce que les stéréotypes sociaux veulent nous faire croire, dont certaines enquêtes scientifiques orientées par le genre sans vouloir le savoir,

Les hommes choisissent et les femmes s’exposent… ce qui me rappelle furieusement une sorte de marché ? beau fantasme mis en scène !

L’impasse est ainsi faite sur les conditions socioéconomiques, psychologiques et enfin affectives de la rencontre. En bref, quid du désir de l’autre ? Il ne s’agirait que d’une question physique, c’est à dire sexuelle, au sens où les hommes l’entendent, de leur droit à disposer du corps des femmes pour accomplir l’acte sexuel qui les confirme dans leur virilité.

Question de genre ? La domination masculine s’impose à la pensée et la recherche, à nos imaginaires. Les femmes, dans l’imaginaire masculin, qu’ils soient chercheurs ou journalistes, ouvriers ou ingénieurs, n’ont pas d’autre alternative que céder ou consentir. Elles sont objets, et non sujets de l’étude, de la relation, de l’action, dont les hommes sont confirmés encore une fois comme les maîtres, jusque dans la parole d’une femme qui relaie cette réalité de notre société.

les odeurs et le genre

C’est déjà il y a plusieurs années. Mes enfants était encore des enfants mais je me souviens bien de cette anecdote.

J’étais installée dans un des fauteuils. Mes garçons étaient vautrés dans le canapé, devant la télé, gobant leurs émissions enfantines entre deux séances de spots publicitaires. J’aime bien participer épisodiquement à ces séances télé pour me tenir au courant de ce qu’ils regardent… et puis soyons honnête un peu d’abrutissement télévisuel ça détend ! Je ne leur épargne pas mes commentaires. Parfois, ils grognent, parfois ils en rajoutent avec moi.

 Justement, c’est la séance publicitaire qui démarre. Soudain, entre barres céréalières et biscuits chocolatée, une nouvelle pub. « les schlingueurs » : il s’agit d’une petite figurine de caoutchouc, qui surgit, a priori, comme un diable de sa mini poubelle en dégageant une odeur qui lui vaut sa dénomination. Il est recommandé de l’utiliser comme arme contre son pire ennemi. Pourtant, la publicité nous montre une bande de lurons plutôt bons copains jouant à se déclencher en chaîne les dits « schlingueurs ». Est-il besoin de le préciser : ces lurons sont tous des garçons.

Dans la même semaine, je suis sidérée d’assister au lancement d’un autre produit, quasi-identique : les « parfumelles ». Il s’agit de petites poupées en caoutchouc roses et pailletées que l’on peut accrocher au cou ou glisser dans sa poche. En les pressant, un parfum, que j’imagine sucrée et vanillée, sort de leur bouche. Comme leur nom l’indique : « par-fumelles » sont destinées aux filles, exclusivement ! Excusez du jeu de mot sexiste mais je pense que nos hardis publicitaires l’on fait exprès.

J’ai trouvé le parallélisme du lancement simultané de ces produits révélateurs : un même concept décliné au féminin et au masculin. Dans les deux cas, il s’agit d’une poupée. Dans les deux cas, la poupée diffuse une odeur. Dans les deux cas, le jouet manipule des composantes de l’analité. Ce qu’elle suggère de représentation sur le féminin et le masculin m’a intéressé.

 Pour le psychisme, tous les orifices du corps sont assimilés à un seul : bouche = anus = vagin. Cette assimilation reste inconsciente mais s’exprime à travers nos représentations, nos fantasmes et nos actes. Ce qui entre/sort par la bouche, l’anus, le vagin, fait l’objet d’un apprentissage particulièrement important dans notre société, dans notre petite enfance : réprimer l’accès au plaisir, qu’il soit oral, anal, ou génital, c’est maîtriser son corps et ses mouvements, maîtriser les créations de son corps, des plus triviales aux plus sublimes. A chaque fois, c’est bien de maîtrise dont il s’agit, et de motricité, donc d’analité puisque tout ces apprentissages se font en même tant, alors que l’enfant commence à marcher et explorer le monde, en même temps qu’il apprend à maîtriser ses sphincters. De la maîtrise des excréments, en passant par celle de la procréation des enfants, nous parvenons à la création. C’est avec nos jambes, parties de notre corps, que nous découvrons le monde, c’est avec nos sens que nous l’appréhendons, et c’est avec nos mains que nous le rencontrons, le manipulons et le créons.

Ce que représente cette publicité est une analité bien intégrée pour les garçons. Si bien intégrée et acceptée qu’ils en jouent en s’envoyant au nez des odeurs renvoyant franchement à la « merde ». C’est ce qui les fait rire. Analité peut-être trop bien intégrée. Le risque de trop s’y plaire est de s’y attarder et d’y rester fixé. Cette analité devenue jeu, leur permet de jouer et de jouir d’un corps dont toutes les potentialités vont pouvoir être explorées… même les plus malodorantes, et de le maîtriser en emmerdant les autres ; mais au sein du groupe fraternel, masculin, on en rit, on apprend entre soi à en jouer, car ce n’est pas à soi ou un même que soi qu’elle est destinée. Le psychisme est ouvert à la manipulation, la maîtrise et l’emprise, la domination…

Chez les filles, cette analité est niée, l’odeur ne sort pas du trou du cul mais de la bouche. Ce n’est pas une odeur de merde, mais un parfum de fleur et de sucre qui tente de masquer la puanteur du cul. Ce qui est bien improbables, car de telles odeurs ne sortent jamais de la bouche… ni du cul des filles ! Nous voilà donc renvoyé dans un monde irréel et imaginaire. Il est proposé aux filles d’ignorer et de refouler cette analité malséante pour la représentation qu’elles doivent donner d’elles, un idéal, une représentation désincarnée ; dur sera la chute quant la réalité matériel de leur corps les rattrapera. L’anal est l’un des modes d’expressions indispensables du corps vivant. Ignorer l’analité, c’est ignorer son corps, ignorer une partie fondamentale de soi, c’est renoncer à en jouer et en jouir. C’est une sorte de mutilation psychique qui est recommandée aux filles. Renoncer à jouer avec son analité, c’est renoncer à accéder au monde et à la création, à la vie. Car, excuser d’être aussi triviale, mais pour ne pas sentir le merde, il ne faut pas chier, donc manger, donc vivre… nous ne sommes plus très loin des troubles de alimentation si familiers aux filles entre la boulimie honteuse et l’anorexie suicidaire. Il faut se contenter d’être un simple fantasme irréel… une pure émanation de roses et de jasmin… tout en apprenant à faire de son corps l’expression de son sexe.

Brèves sexiste

La question du mariage homosexuel et celle de l’adoption actuellement en débat amène sur le devant de la scène la question du genre (système  hiérarchisé et relationnel de normes de sexes). C’est donc aussi le prétexte d’une série de débat et d’interventions sur la condition féminine, un euphémisme pour parler de la domination masculine, mais il ne faut pas effaroucher ces messieurs… Ce remue-ménage est bien intéressant surtout quand il fait remonter à la surface le fond idéologique inconscient et profondément ancré que constitue la domination masculine qui va de pair avec la tyrannie normative de l’hétérosexualité.

Ce midi sur France Inter, je relève coup sur coup deux perles :

D’abord l’extrait de l’intervention du Ministre de l’Intérieur qui parle, je cite de mémoire, de « la police, gardien de la Paix ». Et l’on entend que la domination masculine dans certaine institution de l’état va jusqu’à s’affranchir des règles et des lois (c’est bien de ce dont il était question à Marseille) dont celle de la grammaire française, pourtant très sexiste (je renvoie a un précédent article de mon blog, du 23 mars 2011).

Tout de suite après le flash d’informations, l’émission « on va tous y passer » reprend.  Mais entre temps, nous avons droit à un flash publicitaire d’Arte pour une série d’émissions sur la prêtrise (c’est à la mode en ce moment) . Il est alors question des « choix des prêtres pour une sexualité, voir une homosexualité » !

Nous devons comprendre, depuis les tréfonds de nos inconscients sociaux,  que la sexualité, c’est hétérosexualité, la règle, la norme ; une alternative politiquement correcte est tout juste tolérée, une spécificité, une déviance : l’homosexualité.

Alors courage, il y a encore du chemin à faire…

le mariage homosexuel

Hier soir, lundi 8 octobre, le  « 28 minutes » sur Arté consacrait son émission au mariage homosexuel qui se réduisit rapidement au mariage gay. Photos et reportages à l’appui ; l’expression de la plupart des intervenants journalistes insistaient en ne parlant plus que de mariage gay, et les bandeaux d’annonces de ponctuer ce passage à la trappe des lesbiennes.

Le principal argument contre le mariage homosexuel, abstraction faite de fantasmes de débordements sexuels apocalyptiques, tourne autour de l’adoption d’enfants. Ce renvoie aux oubliettes des lesbiennes reposerait-il sur la capacité des femmes à enfanter ? Ce qui les dispenserait d’adopter contrairement aux hommes ? Et d’oublier que la question du mariage, de l’adoption, et de l’égalité  se pose aussi pour les femmes.

Françoise Héritier, dans « Masculin-féminin – La pensée de la différence » (aux éditions Odile Jacob) écrivait que l’inégalité sociale entre les sexes découlait du privilège exorbitant des femmes, et de la jalousie de hommes, qui (surement déjà dominant pour ce faire !) ostracisèrent les femmes et les excluèrent de la vie sociale et politique, les enfermèrent pour s’assurer l’exclusivité de leur accès à leur sexualité, et à leurs enfants.

Si les gays ne dispose pas de ce moyen-là pour procréer et avoir des enfants, je constate qu’ils disposent néanmoins d’un intérêt (une position hiérarchique et sociale ?) supérieur à celui des lesbiennes, que le discours sur le mariage homosexuel se réduise à leur seul problématique.

Et d’observer comment le genre se met en action.

sexisme sportif ordinaire

C’est la rentrée, scolaire mais aussi celle des associations. En bonne mère de famille, je cours les assemblées générales ou les journées des associations  pour inscrire mes enfants.

Pour la deuxième année, mes trois garçons choisissent de faire du basket. Début octobre, les entraîneurs ont fait le point de leurs licenciés, nouveaux et anciens, et déterminé leurs niveaux et leurs placements dans le jeu.

François m’explique un soir, ulcéré, de retour de son entrainement,  comment les entraîneurs ont procédé : bien entendu, le préalable est qu’en tout sport, les sexes doivent être séparés : on fait rarement concourir filles et garçons ensemble, encore moins l’une contre l’autre… des fois que le garçon soit perdant ?! Car le plus souvent, comme en toute chose, les filles s’autocensurent et s’interdisent de battre les garçons ; c’est ce que m’a dit un jour une professeure de sport, face à  ma remarque candide sur l’absence de mixité sportive. Donc, dans la classe d’âge de François, les garçons étaient trop nombreux pour constituer une seule équipe mais pas assez pour en constituer deux : les entraîneurs ont donc sélectionné les meilleurs joueurs pour former une équipe sensée être battante et arrivée en tête du tournoi départemental, voir régional. Les autres garçons,  les moins bons et les débutants sont envoyés renforcer l’équipe des filles, pas assez nombreuses. L’inverse est évidemment impensable, séparation oblige, mais dans un seul seul sens…

rentrée scolaire

C’est la rentrée pour mon petit dernier. Marc va avoir 3 ans et je le mène à l’école un peu émue. Il attendait ce moment avec impatience. Depuis un mois, il me parle de l’école avec de plus en plus d’insistance. Quand nous passons à côté, il dit « c’est mon école ». Il y a au milieu de la cour un toboggan très attirant qu’il a pu essayé lors de son inscription, en juin dernier.

Nous rentrons en classe, après avoir accroché son sac et sa veste au portemanteau, accueillis par l’assistante maternelle,  l’atsem dans le jargon des écoles, et nous être présentés à la maîtresse.

Marc fait le tour de la classe qu’il découvre. Il s’extasie devant tous les objets : la table avec les feuilles et les feutres, les bouliers alignés, le petit coin maison, mur de bois peint avec sa porte, ses fenêtres, ses rideaux et ses volets, et à l’intérieur, sa cuisine, ses poussettes et petits lits, ses poupons… Il continu son tour, découvre l’établi, le marteau et la scie, les camions, le petit train…

L’assistante maternelle a fini son accueil à l’entrée et elle entre dans la classe accompagnant un petit garçon pleurnichant dont les parents viennent de partir.

« …là c’est le coin des filles. Viens voir le coin des garçons, regarde le beau camion… »

Rire intérieur… vaut mieux que rage et pleurs ?

Comme c’est étrange ! Si elle n’avait pas fait cette réflexion, je ne l’aurais pas remarqué ! L’arrangement allait comme de soi, son organisation  naturelle… mais explicitement exprimée, je vois l’admirable séparation des activités sexuées. D’un coté, le coin jeu des filles : maison, poupées, cuisine, dînettes… autant de jeux-apprentissages de leurs futurs rôles; à l’opposé géographique de la salle de classe, le coin jeu des garçons, tapis représentant la ville et ses rues, camions, petits trains, établi de bricolage, l’univers des garçons. Entre les deux, l’espace de rencontre, espace d’apprentissage orchestré par l’enseignante… et là encore, la différence des sexes est organisée puisque les étiquettes des filles sont marquées un logo représentant une tête avec des couettes et celles des garçons avec une tête à casquette ; signaler son appartenance de sexe et se reconnaitre comme appartenant à tel ou tel groupe fait parti des apprentissages fondamentaux de l’école maternelle.

Dans cette salle, organisée consciemment et inconsciemment, tout est apprentissage. Les sexes sont séparés, chacun dans un lieu dévolu : masculin, ouvert, la rue, la ville, le monde, féminin, fermé, la maison, avec des activités spécifiques. Et pas de risque de se mêler dans le jeu : pour aller de l’un à l’autre, il faut vraiment le vouloir, traverser la classe où s’y diriger volontairement, au mépris de son identité sexuée si précocement et impérativement attribuée, enseignée avec insistance ! Espace de jeux libres à condition de ne pas changer de place, bouger de position. Est-ce cela la liberté : être là où l’on vous dit devoir être ? A moins que ce ne soit notre nature, si sujette au doute, qu’il faille l’apprendre à travers un apprentissage appuyé. Les sexes ne peuvent se mêler que sous l’autorité encadrée de l’institution qui organise et supervise leur rencontre.

scène de genre

La scène se passe à l’occasion d’une réunion de famille dont le prétexte est le mariage d’une de mes sœurs.

Pour le repas de midi, chacun s’affaire et les femmes se mettent sur leur « 31 » : toilettes et maquillages sont sorties des valises. C’est l’occasion d’une séance chiffons entre filles : blush, fards à paupières, barrettes, bijoux, chemisiers et robes s’échangent et s’essaient. Pendant ce temps, les hommes dressent les tables et mettent en route le barbecue géant.

Deux de mes sœurs sont mamans de deux jeunes filles prépubères. Celle qui se marie épouse un homme qui a une fille dans les mêmes âges. Elles aussi doivent être apprêtées. C’est comme s’il s’agissait d’une intégration rituelle au groupe des femmes : les mamans les attirent et les prennent en main. Leurs corps longilignes et encore enfantins sont revêtus de robes moulantes à fines bretelles qui baillent sous les aisselles et flottent sur le ventre. Les dos aux omoplates saillantes sont dévoilés. Leur longues jambes maigres et blanches sont perchées sur des sandales à talons compensés que leurs mères, qui avaient tout prévu, ont apportées !

J’éprouve un malaise à voir ses enfants dénudés. Je les vois empruntées et comme recroquevillées sur elles-mêmes : les épaules rentrées, le dos voûté, comme pour dissimuler cette poitrine qu’elles n’ont pas encore, leur nudité sous des robes qui dévoilent plus qu’elles n’habillent.

Quand elles sont prêtes, les mères, fières de leur œuvre, décident de les faire sortir et de les présenter aux autres membres de la famille : les hommes !

Les voilà exposées. Les regards sur elles accentuent leur malaise. Sarah ne supporte pas cette pression. Elle tente d’y échapper et s’enfuit. Sa mère la rattrape en riant, la raisonne gentiment.

Et la place à côté de ses cousines pour la photo qui immortalise la scène.